modèles de leaders vertueux

Edouard Michelin

Edouard Michelin (1859-1940) “Il est nécessaire de casser la pierre pour y trouver le diamant caché à l’intérieur” Lorsqu’en 1954...

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Edouard Michelin

Edouard Michelin (1859-1940)

“Il est nécessaire de casser la pierre pour y trouver le diamant caché à l’intérieur”

Lorsqu’en 1954 François Michelin devint gérant de la société Michelin, il avait 28 ans. Son grand père Edouard Michelin, le fondateur de l’entreprise, était mort en 1940. François occupait le bureau de son grand père Edouard, un petit bureau resté célèbre par sa sobriété. Un jour, dans les années soixante, un employé partant à la retraite était reçu par François Michelin dans ce même bureau. C’est avec une grande émotion qu’il raconta alors à son patron que lorsqu’il avait 16 ans et que son travail constituait à distribuer le courrier de l’entreprise, on lui avait demandé un beau matin de remettre une lettre en mains propres à Edouard Michelin. Très impressionné il se présenta au bureau d’ Edouard qui le fit entrer en lui disant « Bonjour monsieur, veuillez entrer et vous asseoir ». Cette marque de déférence de la part du grand patron l’avait profondément marqué. Ces mots étaient restés gravés jusqu’à ce jour dans son esprit et dans son cœur. Le fondateur de la société manifestait un profond respect pour les personnes quelle que fût leur position sociale.
Pour Edouard Michelin aider l’homme à devenir ce qu’il est, voilà ce qui compte avant tout. C’est cet esprit Michelin qui a permis que Marius Mignol, un ouvrier typographe sans formation intellectuelle, devienne l’inventeur du pneu radial qui révolutionna toute l’industrie du pneumatique. Lorsqu’il fut embauché, Mignol aurait dû être envoyé à l’imprimerie de la manufacture, mais Edouard Michelin s’adressa au chef du personnel en ces termes : « Ne t’arrête pas aux apparences. Souviens-toi qu’il est nécessaire de casser la pierre pour y trouver le diamant caché à l’intérieur. » Mignol fut nommé au service commercial chargé des marchés d’exportation. C’est là qu’un jour Edouard Michelin remarqua une curieuse règle à calcul sur sa table. Mignol l’avait conçue pour convertir plus rapidement les devises. Edouard s’écria : « Cet homme est un génie ! ». Mignol s’avéra être un homme d’une imagination extraordinaire. On le muta donc au service de recherche, à un moment où le pneu conventionnel avait atteint ses limites en raison de son échauffement à grande vitesse. Pour étudier les flux de chaleur dans un pneu, Mignol imagina la « cage à mouche », un pneu dont les flancs étaient remplacés par des câbles métalliques radiaux et très espacés. Le pneu qui résulta de ces recherches se révéla révolutionnaire. C’est parce qu’ Edouard Michelin s’intéressait aux hommes plus qu’aux choses que Marius Mignol put découvrir ses talents et les mettre au service des autres. L’humilité fraternelle, loin d’être un obstacle au développement de l’entreprise, est la condition de son succès : la société Michelin est le numéro un mondial du pneumatique.

Herb Kelleher

Herb Kelleher (1931-2014) “Les hommes ne sont pas des ‘ressources’, mais une fin en soi.” Herb Kelleher, co-fondateur et ancien...

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Herb Kelleher

Herb Kelleher (1931-2014)

“Les hommes ne sont pas des ‘ressources’, mais une fin en soi.”

Herb Kelleher, co-fondateur et ancien PDG de la compagnie américaine Southwest Airlines, est un exemple et un modèle de magnanimité dans la vie des affaires.

La magnanimité est une question de rêve, de vision et de mission. Pour Kelleher le rêve consiste à ouvrir l’espace aérien au grand publique, à donner aux gens les plus ordinaires la possibilité de voyager à bon marché et dans les meilleures conditions possibles. En 1971, au Texas, Kelleher créé Southwest Airlines avec cette vision nouvelle et audacieuse. Au cœur de cette vision figure la magnanimité. La magnanimité produit l’originalité. Kelleher est convaincu que la joie de vivre doit être un élément essentiel de la culture sa compagnie. « Nous voulons que nos employés soient heureux et se sentent biens dans leur peaux. » Le sens de l’humour est une valeur primordiale à Southwest Airlines. Les employés bâtissent leurs relations avec les clients sur le fondement de l’humour. À Southwest on embauche les candidats pour leur sens de l’humour et on fait de l’humour un principe constant, intangible. Kelleher fait participer ses employés (intellectuellement, émotionnellement et spirituellement) de cette vision pleine d’humanité, de simplicité, d’humour et d’altruisme. Kelleher pratique la magnanimité qui est la vertu des grands hommes et la première vertu spécifique des leaders. Il pratique aussi l’humilité qui est la vertu de service et la seconde vertu spécifique des leaders. L’humilité est l’ambition de servir. Kelleher sert ses employés. Il affirme : « Le quartier général est au fondement de la pyramide, pas au sommet. Notre travail au quartier général est de produire les ressources nécessaires à ceux qui sont en première ligne pour gagner la bataille… Nous avons un “Département du Personnel”, car nous travaillons avec des personnes. Ne l’appelez donc pas “Département des Ressources Humaines”. “Ressources Humaines”, voilà un concept qui fait penser aux plans quinquennaux staliniens. » Kelleher pratique la responsabilisation. Il suscite la pensée audacieuse de chaque employé de la société, en commençant par les techniciens et en terminant par le top-management. Celui qui soumet une idée quel qu’elle fusse, est sûr d’obtenir une réponse dans la semaine. Kelleher pratique une culture de responsabilisation et de collaboration où les employés font preuve d’initiative au delà du cadre de leurs responsabilités journalières. « Nous voulons que tous nos employés soient des leaders. Qu’ils travaillent au check-in ou transportent les bagages, cela n’a aucune importance. Chacun doit donner l’exemple aux autres. Chacun doit inspirer les autres par sa conduite. » Kelleher affirme : « Nous passons un temps considérable à s’assurer que nous embauchons des gens qui ont un esprit de service et qui aiment travailler en équipe. Nous essayons de renforcer leur esprit de corps en gardant constamment le contacte avec eux et en reconnaissant leurs mérites. » Kelleher fait de ses employés des leaders. Il perpétue ainsi la mission de son entreprise. La continuité, comme la responsabilisation, est un signe de l’humilité du leader. Kelleher ne se rend pas indispensable. Il créé les conditions pour que d’autres puissent terminer son travail. Il prépare sa succession. Kelleher pratique les vertus spécifiques du leader. Il pratique aussi la prudence, le courage et la justice qui sont les fondements du leadership. Il pratique la prudence (la sagesse pratique). Ses principes de leadership son en effet remplis de sagesse. Il affirme : « Les employés d’abord, les clients ensuite, en troisième lieu les actionnaires. Les employés en premier, et si on les traite correctement ils traiteront à leur tour les clients correctement, et les clients reviendront et cela rendra heureux les actionnaires. C’est très simple, il n’y a pas de conflit, c’est une chaine logique et naturelle… Les écoles de business pensent qu’il y a ici un énigme : qui vient en premier ? Les employés ? Les clients ? Les actionnaires ? Pour moi la réponse est claire comme la lune. » Kelleher créé une culture de service dans laquelle l’indice de satisfaction client est au sommet de toutes les compagnies aérienne des Etats-Unis. Kelleher pratique aussi le courage. En 1971, au Texas tout le monde était persuadé que la création de Southwest Airlines était une folie. Kelleher eu l’audace de mépriser l’opinion de la foule. Si l’audace est une manifestation de courage actif, Kelleher pratique aussi l’endurance qui est une manifestation de courage passif. Il est patient et persévérant. Pour le bien du public il brise les monopoles des compagnies aériennes. Les monopolistes enragent, ils engagent 31 procédures judiciaires contre lui sur une période de 4 ans, afin d’empêcher la libre concurrence. Après les attentas terroristes du 11 septembre 2001, Kelleher maintient la ligne qu’il s’est fixé. Il ne fait aucun compromis, malgré les énormes difficultés. Kelleher pratique la justice, qui est une vertu du caractère. Il donne à ses employés ce qui leur est dû, en créant une culture qui met à la première place les employés. Il donne aux clients leur dû en diminuant les prix des billets et en améliorant la qualité du service. « Le client, dit-il, a parfois tord. Nous ne transportons pas ce genre de clients. On leur dit : “Vole avec une autre compagnie, ne maltraite pas nos employés” ». Après les attaques terroristes du 11 septembre 2001 Southwest se refuse à licencier et à réduire les salaires. Au cours de son histoire Southwest n’a jamais pratiqué de licenciements involontaires. La compagnie préfère limiter les profits que de faire fléchir la sécurité des emplois. « Nous avons préféré vendre un avion plutôt que de licencier du personnel, » affirme Kelleher. Nous avons réussi à réduire à 10 minutes la période qui va du débarquement à l’embarquement alors que la moyenne dans ce domaine est de 50 minutes environ. » Herb Kelleher est un homme d’affaires qui connait la réussite. Southwest Airlines est le plus important transporteur de passagers voyageant à l’intérieur des USA. Southwest est aussi la seule compagnie aérienne qui n’a cessé de faire des profits après le 11 septembre 2001. La culture de magnanimité et d’humilité, de grandeur et de service, lui a donné un avantage commercial évident. Cette culture est le résultat du leadership vertueux de son fondateur, Herb Kelleher.

Baden-Powell

BADEN-POWELL ( 1857- 1941 ) «  Un officier ne peut être un bon chef que s’il aime ses hommes » Baden-...

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Baden-Powell

BADEN-POWELL ( 1857- 1941 )

«  Un officier ne peut être un bon chef que s’il aime ses hommes »

Baden- Powell, bien qu’il ait fait une carrière brillante et fulgurante dans l’armée britannique, est connu non pas tant pour ses hauts faits militaires que pour avoir fondé le mouvement scout. Son enfance, il la passe en grande partie dans la nature, à observer les animaux dans les bois, à explorer… Avec ses frères, il campe et navigue, apprenant par là la discipline, l’esprit d’équipe, le sang-froid… Officier dans l’armée, le premier supérieur à qui il a affaire est un homme simple, pour qui l’initiative est plus importante que la connaissance du drill. Peu à peu, il apprend l’art de conduire les hommes. Les vertus qu’il apprécie le plus dans son métier sont le courage, la débrouillardise, la prudence alliée à la prise utile de risque. Dans l’exécution de ses nombreuses missions, il pense en premier lieu à ses hommes. Derrière chaque soldat, il y a un homme qu’il faut respecter et aimer. Dans sa pratique du commandement, il a à cœur d’éduquer plutôt que de diriger. C’est ainsi qu’il applique des principes tels que la responsabilité et la discipline intérieure. « Le soldat qui n’est que “drillé”  est parfait pour la parade ; pour la guerre il ne vaut rien. Aussi mon premier souci était-il de donner du caractère à chacun de mes jeunes soldats ; c’est-à-dire de leur enseigner l’initiative, la maîtrise de soi, le sentiment de l’honneur et du devoir, la responsabilité, la confiance en soi, l’esprit d’observation, le raisonnement ». Le pouvoir de l’officier, selon lui, permet de développer chez ses hommes les vertus et qualités qui feront d’eux de bons citoyens : « Une nation doit des succès moins à la force des armements qu’au caractère de ses citoyens. Pour la réussite d’un homme dans la vie, le caractère est plus essentiel que l’érudition. Donc le caractère est d’une importance primordiale pour une nation et pour un individu ». Le siège de Mafeking en Afrique du Sud, fin 1899, le rendit célèbre. Il fut assiégé par les Boers dans cette ville pendant 217 jours, avec son régiment et 1600 hommes, femmes et enfants. Cette résistance permit à l’armée britannique de débarquer et de libérer tout le monde. Comment a-t-il pu réaliser cet exploit dans une ville sans défense naturelle ? Pour tromper les assiégeants sur les forces dont il disposait, il fit preuve d’imagination, en organisant des mises en scène. Par ses astuces, il s’arrangea pour que les Boers passent des nuits très agitées, alors que les Britanniques se reposaient. Il s’efforça de rendre amusante la vie des assiégés. Lorsque la nourriture commença à manquer, Baden-Powell se servit des rations inférieures à celles des soldats. Avec créativité, il fit en sorte que rien ne se perde. C’est également à Mafeking, parce qu’il disposait de vraiment peu de soldats, qu’il commence à confier des missions à de jeunes garçons. À la fin de la guerre, il est chargé de former la police sud-africaine. Il fait alors appel à des hommes jeunes, intelligents, capables d’initiative, plutôt qu’aux anciens qui avaient trop pris l’habitude d’agir seulement sur ordre. Il applique la responsabilisation personnelle. De nombreux garçons lui écrivant pour lui demander des conseils de vie, il les encourage d’abord à essayer de faire chaque jour une bonne action. Mais devant la multiplication des demandes et l’intérêt qu’il suscite, il va y passer de plus en plus de temps, prenant ces jeunes très au sérieux. Peu à peu, il organise des camps, il écrit des livres, il structure ce qui va devenir le mouvement scout. Finalement, il va démissionner de l’armée afin de s’y consacrer entièrement. Pour Baden-Powell, le but du scoutisme est d’élever le niveau général des jeunes sur plusieurs plans : développement de la personnalité, amour de Dieu, sens du service, santé, sens du concret. « Nous visons à ce qu’ils y atteignent de l’intérieur plutôt qu’à leur inculquer du dehors ». La ligne de conduite proposée aux scouts était concrétisée dans la loi scoute qui ne comprend que des points positifs et aucune interdiction. Baden-Powell fut réellement un leader, magnanime et humble, dans sa volonté de faire grandir les jeunes et les hommes qui lui étaient confiés, de les faire avancer, afin qu’ils puissent ensuite servir la société.   Comme l’a dit le duc de Connaught, «  Peu d’hommes ont rendu un plus grand service à l’humanité que Robert Baden-Powell ».

Martin Luther-King

Martin Luther-King (1929-1968) “I have a dream” Martin Luther King est un merveilleux exemple de magnanimité. La magnanimité est la...

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Martin Luther-King

Martin Luther-King (1929-1968)

“I have a dream”

Martin Luther King est un merveilleux exemple de magnanimité. La magnanimité est la vertu des personnes qui sont à la fois des philosophes et des hommes d’action. King était un militant non-violent pour les droits civiques des Noirs aux États-Unis. En 1963 il écrivait de sa prison de Birmingham: « Quand vous avez vu des populaces vicieuses lyncher à volonté vos pères et mères, noyer à plaisir vos frères et sœurs ; quand vous avez vu des policiers pleins de haine maudire, frapper, brutaliser et même tuer vos frères et sœurs noirs en toute impunité ; quand vous voyez la grande majorité de vos vingt millions de frères noirs étouffer dans la prison fétide de la pauvreté, au sein d’une société opulente; … quand vous combattez sans cesse le sentiment dévastateur de n’être personne ; alors vous comprenez pourquoi nous trouvons si difficile d’attendre. Il vient un temps où la coupe est pleine et où les hommes ne supportent plus de se trouver plongés dans les abîmes du désespoir. J’espère, Messieurs, que vous pourrez comprendre notre légitime et inévitable impatience. » Martin Luther King prêchait la non-violence, mais il n’hésita pas à pratiquer la colère juste qui stimule l’audace et engendre l’action. King nous dit que la douceur est une erreur et un péché lorsque la justice et le bon sens exigent la colère. Dans cette même lettre de sa prison de  Birmingham il écrit : « Depuis des années, j’entends ce mot : “ Attendez ! ”. Il résonne à mon oreille, comme à celle de chaque Noir, avec une perçante familiarité. Il nous faut constater avec l’un de nos éminents juristes que “ justice trop tardive est déni de justice ”… J’en suis presque arrivé à la conclusion regrettable que le grand obstacle opposé aux Noirs en lutte pour leur liberté, ce n’est pas le membre du White Citizen Counciler, ni celui du Ku Klux Klan, mais le Blanc modéré … qui croit pouvoir fixer, en bon paternaliste, un calendrier pour la libération d’un autre homme ; qui cultive le mythe du temps-qui-travaille-pour-vous et conseille constamment au Noir d’attendre un moment plus opportun… Nous avons attendu pendant plus de trois cent quarante ans les droits constitutionnels dont nous a dotés notre Créateur… De plus en plus, je pense que les gens mauvais utilisent le temps beaucoup plus efficacement que les gens de bien. Nous aurons à nous repentir dans cette génération, non seulement pour les mots et les actions des personnes haineuses, mais pour le silence effroyable des personnes de bonne volonté… Nous devons utiliser le temps de façon créative, en sachant que le moment est toujours venu de faire le bien ». Avoir laissé passer l’occasion, ne pas avoir entrepris par peur ou par paresse, voilà ce qui fait souffrir plus que tout un esprit magnanime. Pour le magnanime, le mal ce n’est pas le mal que font les autres, c’est le bien que lui, personnellement, ne fait pas. Un cœur magnanime ne craint pas l’erreur : il craint l’inaction. Martin Luther King était un mélancolique audacieux. Ses crises régulières de mélancolie ne l’empêchèrent de surmonter ses peurs et de se lancer dans l’action. Cet homme profondément contemplatif fut le premier à lutter de manière soutenue pour les droits des citoyens noirs aux Etats-Unis. Il organisa la marche vers Washington pour le travail et la liberté qui fut un énorme succès. Plus de 250 000 personnes de toutes les ethnies se réunirent le 28 août 1963 face au Lincoln Memorial, dans ce qui fut la plus grande manifestation ayant eu lieu à cette date dans l’histoire de la capitale américaine. Le point culminant de cette marche fut le discours de King « I have a dream ». Cette déclaration est considérée comme un des meilleurs discours de l’histoire américaine. King improvisa: « Je vous le dis ici et maintenant, mes amis, bien que, oui, bien que nous ayons à faire face à des difficultés aujourd’hui et demain je fais toujours ce rêve : c’est un rêve profondément ancré dans l’idéal américain. Je rêve que, un jour, notre pays se lèvera et vivra pleinement la véritable réalité de son credo :  “Nous tenons ces vérités pour évidentes par elles-mêmes que tous les hommes sont créés égaux” ». Martin Luther King nous dit que le leadership commence par le rêve. Le rêve est en effet l’essence de la magnanimité. Les leaders sont des rêveurs dont les rêves se traduisent en action. Le rêve du pusillanime est une chimère. Le rêve du magnanime est une réalité : il est dirigé vers l’action. Le 3 avril 1968, la veille de son assassinat, King il prononça un discours poignant aux résonnances prémonitoires : « Je ne sais pas ce qui va arriver maintenant. Nous avons devant nous des journées difficiles. Mais peu m’importe ce qui va m’arriver, car je suis allé jusqu’au sommet de la montagne. Je ne m’inquiète plus. Comme tout le monde, je voudrais vivre longtemps. La longévité a son prix. Mais je ne m’en soucie guère. Je veux simplement que la volonté de Dieu soit faite. Et il m’a permis d’atteindre le sommet de la montagne. J’ai regardé autour de moi. Et j’ai vu la Terre promise. Il se peut que je n’y pénètre pas avec vous. Mais je veux vous faire savoir, ce soir, que notre peuple atteindra la Terre promise. Je suis heureux, ce soir. Je ne m’inquiète de rien. Je ne crains aucun homme. Mes yeux ont vu la gloire de la venue du Seigneur. » Martin Luther King fut un rêveur et un acteur, un homme de grandeur et de service. Il infusa dans le cœur de chaque noir américain un sens élevé de sa dignité propre. Et c’est bien en cela que constitue le leadership.

Jérôme Lejeune

Jérôme Lejeune (1926-1994) “Défendre la vérité scientifique et la grande vérité morale qui en découle : voilà ma mission”. Jérôme...

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Jérôme Lejeune

Jérôme Lejeune (1926-1994)

“Défendre la vérité scientifique et la grande vérité morale qui en découle : voilà ma mission”.

Jérôme Lejeune est le généticien français qui découvrit en 1958, à l’âge de trente-deux ans, lors de l’examen des chromosomes d’un enfant dit « mongolien » (syndrome de Down), l’existence d’un chromosome en trop sur la 21e paire. Pour la première fois dans l’histoire de la médecine était établi un lien entre un retard mental et une anomalie chromosomique. Le Professeur Lejeune, l’un des généticiens les plus admirés du XXe siècle, devint dans les années 1970 le leader moral du mouvement en faveur de la vie en Europe. Il défendit avec acharnement la dignité de la personne humaine à une époque où les parlements et tribunaux usurpaient le droit divin de décider qui, parmi les innocents, doit vivre ou mourir. Pour Jérôme Lejeune, la légalisation de l’avortement n’a pas simplement été une attaque frontale contre la loi morale naturelle, mais aussi une expression odieuse de mépris pour la science. La génétique moderne démontre que, au moment même où l’ovule est fécondée par le sperme, toute l’information génétique qui définit le nouvel individu est inscrite dans son intégralité dans la première cellule. Aucune autre donnée génétique n’entre dans l’œuf après sa fécondation initiale. Ainsi, la science affirme qu’un être humain ne serait pas un être humain s’il n’avait pas été conçu originellement comme un être humain. Les lois légalisant l’avortement reposent sur l’idée que l’embryon n’est pas une vie humaine, mais qu’il le devient plus tard, idée totalement fausse d’un point de vue scientifique. Pour Jérôme Lejeune, la vérité scientifique est quelque chose que l’on ne doit pas cacher au public. « Si une loi est mal fondée au point de déclarer que l’embryon humain n’est pas un être humain, et que sa Majesté la reine d’Angleterre ne fut qu’un chimpanzé durant les quatorze premiers jours de sa vie, ce n’est pas une loi, mais une manipulation de l’opinion. Personne n’est obligé d’accepter la science. Vous pouvez dire : “Bien, nous préférons être ignorants, nous refusons absolument toute découverte scientifique.” C’est un point de vue. Je dirais, c’est un point de vue “politiquement correct” dans certains pays, mais c’est un point de vue obscurantiste, et la science abhorre l’obscurantisme ». En 1981 Lejeune témoigne devant le Congrès américain. En 1982, il est élu à l’Académie des sciences morales et politiques. En 1994 il devient le premier président de l’Académie pontificale pour la vie créée par Jean-Paul II la même année. Dans le contexte actuel de relativisme moral et de scepticisme intellectuel si dominant dans la culture européenne, la cause de Jérôme Lejeune parut condamnée dès le départ. Mais, comme le souligne sa fille Сlara, « son réalisme lui était inspiré par une formidable espérance ». Le professeur Jérôme Lejeune est un exemple remarquable de courage dans le combat pour la vie. Avec la découverte de l’origine génétique du Syndrome de Down, il devint mondialement connu et fut proposé comme candidat au Prix Nobel. Sa découverte donnait en effet l’espoir de pouvoir guérir un jour le handicap dont était responsable cette trisomie, et elle ouvrait de nouveaux chemins dans le domaine encore peu exploré et méconnu de la génétique. Consterné par l’adhésion grandissante de l’ONU à un programme idéologique opposé à la vie, il mit au défi la communauté internationale : « La vie est un fait, et non un désir… Ici, nous voyons une institution de santé qui se transforme en institution de mort. » Ayant dit la vérité sans compromis, il confia à son épouse : « Cette après-midi, j’ai perdu mon Prix Nobel. » Pour défendre la vérité scientifique et la grande vérité morale qui en découlait, Jérôme Lejeune dut résister à l’esprit du temps, en particulier à l’esprit révolutionnaire de Mai 1968. L’atmosphère dans laquelle il se trouvait devint rapidement malsaine. Des messages en grosses lettres noires apparurent sur les murs de la faculté de Médecine : « Tremble Lejeune ! Le Mouvement révolutionnaire étudiant t’observe ! Lejeune est un meurtrier ! Tuez Lejeune ! Lejeune et ses petits monstres [c’est-à-dire les enfants victimes du Syndrome de Down] doivent mourir ! ». Le Pr. Lejeune était assailli verbalement et physiquement. Il ne recevait plus d’invitations aux conférences internationales sur la génétique. Le financement de ses recherches fut annulé. Il fut obligé de fermer son laboratoire et de licencier son équipe de recherche. Lui qui, à trente-huit ans, était devenu le plus jeune professeur de médecine de France et occupait la première chaire de génétique fondamentale, se trouva du jour au lendemain sans financement, sans collaborateurs, sans bureau. Abandonné par ses amis et crucifié par la presse, réduit à la condition de paria, il accepta cet état de fait avec la sérénité et la joie de n’avoir pas cédé un seul instant aux hurlements diaboliques de la foule. Il mourut le lundi de Pâques 1994, après une brève agonie qui commença le mercredi de la Semaine Sainte. Lejeune a inspiré durant sa vie de très nombreuses personnes, notamment le roi Baudouin. Lorsqu’en 1989 le parlement belge s’apprêta à voter la loi sur l’avortement, le roi Baudouin appella en consultation Jérôme Lejeune pour l’éclairer sur la décision à prendre. Le roi ne signa pas cette loi. Lejeune inspire, aujourd’hui plus que jamais, les hommes et le femmes de bonne volonté : ceux qui ne sont pas indifférents à la vérité morale et scientifique. Un être humain est un être humain depuis sa conception. Il n’a jamais été et ne sera jamais un chimpanzé. Lejeune, comme tous les leaders, est profondément conscient de la dignité de la personne humaine.

Eric Liddell

Eric Liddell (1902-1945) “God made me fast”. Eric Liddell, l’athlète écossais qui remporta la médaille d’or du 400 mètres aux...

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Eric Liddell

Eric Liddell (1902-1945)

“God made me fast”.

Eric Liddell, l’athlète écossais qui remporta la médaille d’or du 400 mètres aux Jeux Olympiques de Paris de 1924 et l’un des héros du film Les chariots de feux (1981), fut un jour renversé par un des ses concurrents au départ d’une course. Décontenancé, il hésita un instant à se relever… Mais l’espérance ne s’arrête pas aux obstacles, elle voit au-delà d’eux le grand bien espéré, et c’est lui qu’elle vise… Et la tête lancée en arrière et la bouche grande ouverte, Liddell se lance après ses concurrents qui ont pris 20 mètres d’avance, les rattrape avant l’arrivée, triomphe, et s’effondre au sol à bout de souffle. L’espérance est un élan joyeux, car elle porte en elle-même une joie, qui n’est pas encore la joie de la possession, mais qui est le goût de l’effort où la faculté s’exerce à plein, la joie de la recherche qui déjà a trouvé, qui déjà, en quelque manière, possède dans son élan même le bien auquel elle aspire, la joie enfin de la découverte et de la conquête qui se nourrit de la nouveauté même. Liddell, un homme profondément religieux, avait l’habitude d’affirmer : « Quand je cours, je ressens Son plaisir ». Eric Liddell avait conscience de son talent : « Je crois que Dieu m’a créé pour quelque chose, mais Il m’a donné aussi la vitesse ». Liddell avait une vocation de missionnaire, et c’est comme missionnaire qu’il mourut en Chine dans un camp de concentration japonais en 1945. Mais il avait conscience aussi de sa vitesse, un talent qu’il n’avait pas l’intention de gaspiller. Aux Jeux Olympiques de Paris de 1924, par conviction religieuse il refusa de disputer la course du 100 mètres qui était sa spécialité, car la finale se disputait un dimanche. Mais cela ne l’empêcha pas de s’entraîner pendant plusieurs mois pour disputer d’autres courses et d’obtenir la médaille d’or au 400 mètres, après avoir battu le record du monde. Liddell nous apprend une chose importante, une caractéristique majeure du leadership : la magnanimité ne doit pas être séparée de l’humilité. Plus nous avons conscience de notre grandeur personnelle, plus nous devons reconnaître que la grandeur est un don de Dieu. La magnanimité sans l’humilité n’est pas la magnanimité ; c’est un mensonge dont les conséquences au niveau personnel ne peuvent être que catastrophiques. La magnanimité est inséparable de l’humilité. Au plan des tâches proprement humaines, l’homme a le droit et le devoir de mettre sa confiance en soi (magnanimité), sans oublier qu’il tient de Dieu les forces humaines dans lesquelles il met sa confiance (humilité). À l’élan de la magnanimité qui engage l’homme dans sa tâche d’homme doit toujours se joindre le recul de l’humilité qui l’en retire pour lui permettre d’apercevoir, au-delà d’elle, Dieu. À l’exaltation de l’homme dans sa tâche doit toujours se joindre son abaissement devant Dieu. Liddell est un modèle de leadership vertueux dans les domaines du sport et de la religion.

Corazon Aquino

Corazon Aquino (1933-2009) “Sans les vraies valeurs, une démocratie n’est qu’une confédération de fous.” Corazon Aquino, Présidente des Philippines de...

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Corazon Aquino

Corazon Aquino (1933-2009)

“Sans les vraies valeurs, une démocratie n’est qu’une confédération de fous.”

Corazon Aquino, Présidente des Philippines de 1986 à 1992, est un bon exemple de leadership vertueux. Après l’assassinat de son mari, le populaire sénateur Begnino Aquino, Cory Aquino devint la clé de voûte de l’opposition au Président autocrate Ferdinand Marcos. Avec la plupart des Philippins convaincus que le gouvernement avait ordonné la mort de son mari, Aquino annonça soudain son intention d’affronter Marcos aux élections présidentielles de 1986. Le résultat officiel du vote donna Marcos vainqueur, mais la fraude massive était trop évidente. Les deux candidats clamaient leur victoire. Des centaines de milliers de supporters de Cory Aquino envahirent les rues dans une démonstration massive de pouvoir populaire. Le pays uni contre lui, l’armée refusant d’intervenir pour le soutenir, Marcos dut s’enfuir à l’étranger. « J’assumais les pouvoirs de la dictature le temps nécessaire pour les abolir », commenta Cory Aquino quelques années plus tard. « J’avais le pouvoir absolu, mais je l’utilisais avec modération. Je créais des cours de justice indépendantes pour remettre en question mon pouvoir absolu et un parlement pour me le supprimer. » À une époque où la démocratie est considérée comme un dieu par de nombreux intellectuels occidentaux, Cory Aquino affirme qu’elle n’accepte pas l’idée de la démocratie pour l’amour de la démocratie : « Sans les vraies valeurs, une démocratie n’est qu’une confédération de fous », affirme-t-elle. Aquino pratiqua l’humilité dans sa manière de gouverner. Selon elle, la collégialité est un principe moral qui vaut en affaires comme en politique : « La capacité de travailler efficacement avec d’autres », affirme-t-elle, « d’écouter différents points de vue, de les créditer d’une sincérité égale à celles de ses propres points de vue, d’avoir la souplesse de s’accommoder aux soucis justifiés d’autrui, tout cela représente une qualité importante pour quiconque souhaite servir les autres. C’est une expression de l’esprit de service. Comment pourrait-on prétendre avoir un authentique esprit de solidarité avec le peuple en général, si l’on est incapable d’une solidarité opérationnelle avec les personnes avec lesquelles on travaille tous les jours ? » Pendant la campagne électorale qui l’opposait à Ferdinand Marcos, le dictateur l’accusa de ne pas être préparée à gouverner parce qu’elle était mère au foyer. C’est pourtant cette mère au foyer qui gagna les élections, envoya Marcos en exil, et permit la transformation de fonds en comble les Philippines. À une époque où la politique est tombée entre les mains d’une caste, d’un establishment qui se sert lui-même plutôt que de servir les autres, Aquino montre au monde entier qu’une mère de famille est souvent mieux préparée pour la politique que les politiciens professionnels qui ont perdu depuis longtemps le sens de la grandeur et du service. Cory Aquino fut un exemple remarquable de sincérité, de simplicité et d’intégrité en politique. Elle servit son pays pendant six ans, et choisit de ne pas se représenter. Les Philippins la considèrent aujourd’hui encore comme le leader qui a unifié leur nation.

Thomas More

Thomas More (1478-1535) “La pureté de ma conscience… Voilà la source de ma jubilation” Pour rester fidèle à sa conscience,...

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Thomas More

Thomas More (1478-1535)

“La pureté de ma conscience… Voilà la source de ma jubilation”

Pour rester fidèle à sa conscience, Sir Thomas More, le grand humaniste et Lord chancelier du roi Henri VIII, refusa de reconnaître ce dernier comme le chef autoproclamé d’une nouvelle église de sa propre invention. Quoique traité cruellement pendant les quinze mois où il fut incarcéré à la Tour de Londres qui précédèrent sa décapitation, et malgré l’opposition de son roi, des évêques d’Angleterre, de la plupart de ses amis et même de sa famille entière (y compris de sa fille bien-aimée Margaret), Thomas More resta fort dans ses convictions. More fut un brillant exemple de joie et d’amitié, deux vertus inséparables. Voici son portrait dressé par son ami Erasme : « Son visage est en harmonie avec son caractère, il est aimable et joyeux, sans risque de bouffonnerie. More semble né pour l’amitié, il est l’ami le plus fidèle et le plus constant. Quand il rencontre une personne sincère selon son cœur, il se complait dans sa compagnie et sa conversation, comme si ces choses étaient pour lui le charme principal de l’existence. En un mot, si vous cherchez un modèle d’amitié, vous n’en trouverez pas de meilleur que More. » More est un bon modèle de sanguin endurant. Il était toujours souriant, blagueur, communicatif. Mais il était aussi profond, constant et fidèle. Bien qu’il fût sanguin par tempérament, et que son amitié avec le roi fût pour lui quelque chose de sacré, il sacrifia tout et endura tout pour sauver l’intégrité de sa conscience. Pour Thomas la politique est une notion bien plus élevée que la recherche du pouvoir et de l’avantage personnel. La politique est une forme de service qui exige professionnalisme, une préparation spécifique à travers l’étude de l’histoire, du Droit, de la culture, et surtout de la nature humaine : de sa grandeur et de sa fragilité. Après avoir terminé ses études de Droit, Thomas passait chaque jour, pendant de nombreuses années, les premières heures de sa journée à étudier la tradition classique et chrétienne afin d’y trouver des solutions réelles aux problèmes de la vie. La magnanimité de Thomas More se résume en un quelques mots : « La dignité de ma Conscience! » Thomas s’opposa courageusement aux tentatives du pouvoir en place de manipuler sa conscience, cette éternelle tentation des gouvernants qui ne reconnaissent aucun pouvoir au dessus d’eux-mêmes. Pour rester fidèle à des principes irrévocables, desquels dépendent la dignité de l’homme, le bonheur des peuples et une société civile décente, Thomas sacrifia tout ce que le monde pouvait lui offrir. Il n’avait qu’à tendre la main. « La pureté de ma conscience », affirmait-il, « voilà la source de ma jubilation ». Thomas pratiqua la justice « au nom de la vérité et de sa conscience », écrit William Shakespeare dans sa dernière pièce Le Roi Henry VIII. Pour Thomas la politique ne peut être séparée de la moralité. Comme Socrate, Thomas refusa de se laisser manipuler par la foule. Il refusa tout compromis. Le sens de la dignité humaine : voilà ce en quoi consiste fondamentalement la magnanimité. Thomas More « fut la personne la plus vertueuse que l’Angleterre ai connu », écrit Jonathan Swift 200 ans après la mort de Sir Thomas. Chesterton, quant à lui, écrira en 1929 : « Thomas More représente un tournant fondamentale… Il est plus important aujourd’hui qu’à aucun autre moment depuis sa mort. Mais son importance réelle, c’est dans 100 ans que nous la verrons. » Beaucoup connaissent la célèbre sentence de Lord Acton : « Le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument. » En réalité, le pouvoir aide les gens vertueux à grandir. Le pouvoir n’a pas corrompu Thomas More. Bien au contraire, c’est dans l’exercice du pouvoir que Thomas More devint saint Thomas More.

Alexandre Soljenitsyne

Alexandre Soljenitsyne (1918-2008) “Je voulais être la mémoire… la mémoire d’un peuple victime d’une indicible tragédie.” La littérature, tout comme...

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Alexandre Soljenitsyne

Alexandre Soljenitsyne (1918-2008)

“Je voulais être la mémoire… la mémoire d’un peuple victime d’une indicible tragédie.”

La littérature, tout comme la politique, le monde des affaires, la science et la religion, est un champ privilégié pour l’exercice de la magnanimité. Très peu de temps après son arrestation par la police politique soviétique, Alexandre Soljenitsyne saisit le sens et l’ampleur de sa mission : devenir la voix puissance et universelle de ces millions de personnes innocentes, victimes du communisme. « Je publierai tout ! Je proférerai tout ! De la dynamite entassée dans les boxes de la Loubianka, aux appels dans les camps de steppe en plein hiver, au nom de tous les étranglés, de tous les fusillés, de tous les morts de faim, les morts de froid. » Soljenitsyne compris qu’il devait crier la vérité « tant que le petit veau ne se sera pas rompu le cou contre le chêne, à moins que le chêne ne se mette à craquer, ne s’abatte. Éventualité peu probable, mais que j’admets pourtant tout à fait ». Un écrivain qui s’était fixé un objectif si élevé en un tel lieu et à une telle époque, cela constituait pour la Russie et pour le monde entier un signe extraordinaire d’espérance. La poétesse russe Olga Sedakova, qui lut Soljenitsyne dans le samizdat, témoigne : « Cette information sur l’ampleur inimaginable du mal provoqué par le communisme, cette information communiquée par Soljenitsyne et susceptible de pulvériser une personne mal préparée, n’épuisait pas le contenu du message. Par leur existence même et par leur rythme, les écrits de Soljenitsyne nous faisaient entendre au plus profond de notre être qu’un mal, même de cette envergure, et même si bien armé, n’est pas tout puissant ! Voilà ce qui nous étonnait plus que tout : un homme seul face à un système, presque cosmique, de mensonge, de bêtise, de cruauté et de destruction. Une telle situation ne se produit qu’une seule fois par millénaire. Et dans chaque phrase, nous percevions de quel côté était la victoire. Une victoire non pas triomphale, comme celles que connaissait ce régime, mais une victoire pascale, celle qui fait passer de la mort à la vie. Dans L’Archipel du Goulag, des hommes transformés en poussière de camps ressuscitaient, un pays ressuscitait, la vérité ressuscitait. Cette force de résurrection capable de faire exploser l’univers, personne n’aurait pu la transmettre aussi bien. La résurrection de la vérité dans l’homme – et de la vérité sur l’homme – alors qu’une telle chose était totalement impossible. » Soljenitsyne est un exemple remarquable d’endurance. Il résista plusieurs décennies à la pression d’un régime totalitaire qui s’était juré de l’anéantir. La réputation de Soljenitsyne fut grande en Russie et à l’étranger tant qu’il se limita à critiquer Staline, comme dans son premier ouvrage Une journée d’Ivan Denissovitch. Cela convenait parfaitement aux objectifs de Khrouchtchev qui dirigeait à l’époque une campagne contre le culte de la personnalité de Staline. Cela convenait aussi aux intellectuels philomarxistes d’Occident, qui admiraient la révolution d’octobre, mais pensaient que Staline l’avait trahie. Dans ses œuvres ultérieures, Soljenitsyne affirma clairement qu’il s’opposait non seulement à Staline, mais aussi à Lénine et à la révolution d’octobre. Il rejeta même la révolution de février et n’hésita pas à exposer ses vues hétérodoxes dans sa Lettre Ouverte aux Dirigeants de l’Union soviétique. Il s’attira ainsi l’inimitié du régime soviétique et des légions d’intellectuels occidentaux, ses anciens supporters, sympathisants de la cause révolutionnaire. Exilé en occident, Soljenitsyne affronta l’incompréhension et la dérision provoquée par son refus de prêter allégeance aux idéaux matérialistes en vogue dans les années 1970. L’armée grandissante de ses détracteurs, qui trouvaient intolérable une vision du monde contredisant la leur, en fit bientôt un ennemi de toute liberté et de tout progrès. Soljenitsyne ne fléchit pas. Soljenitsyne était un être profondément magnanime. Il possédait un sens élevé de sa dignité propre à un moment où le régime totalitaire soviétique bafouait cette dignité d’une manière inconnue jusqu’à ce jour. La mission de Soljenitsyne, on peut la résumer en ces mots : « Je voulais être la mémoire ; la mémoire d’un peuple victime d’une indicible tragédie. » Les contemporains les plus talentueux de Soljenitsyne, captivés par Soljenitsyne l’écrivain, ne cachèrent pas leur choque à la rencontre de l’homme Soljenitsyne. Anna Akhmatova, la poète russe et prix Nobel de littérature écrit : « Un porteur de lumière ! On avait oublié que de telles personnes existaient encore… Un être surprenant… Un grand homme. » Non seulement Soljenitsyne informa le monde de la réalité et de l’ampleur du mal qui le menaçait, mais il changea aussi l’existence de très nombreuses personnes. Par l’exemple de sa vie il restaura dans leurs cœurs l’espérance et le sens de la dignité

Fiodor Dostoïevski

Fiodor Dostoïevski (1821-1881) « L’homme est une énigme. Cette énigme il faut le mettre à nu ». A l’âge de...

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Fiodor Dostoïevski

Fiodor Dostoïevski (1821-1881)

« L’homme est une énigme. Cette énigme il faut le mettre à nu ».

A l’âge de 18 ans Dostoïevski avait déjà formulé sa mission vitale : « L’homme est une énigme. Cette énigme il faut le mettre à nu. Et si je passe ma vie à la mettre à nu, ne me dis pas que je perds mon temps. Je travaille sur cette énigme, car j’ai envie d’être un homme ». « J’ai envie d’être un homme…». Dostoïevski possédait un sens aigu de la dignité humaine. À 29 ans, à la veille de son exile sibérien (pour avoir participé au complot politique des membres du cercle de Petrachevski, il écrivait à son frère : « Frère ! Je ne désespère pas, je ne me décourage pas. La vie est partout la vie. La vie en nous, et non pas à l’extérieure. Auprès de moi il y aura des gens ; et être un homme parmi les gens, et le rester toujours, dans toutes sortes de malheurs, sans se décourager et sans tomber, voilà en quoi consiste la vie, voilà son sens. Cette idée s’est encrée dans ma chaire et dans mon sang. » Chez Dostoïevski le sens de l’homme est lié au sens du Christ. Sur l’échafaud, une minute avant le simulacre de pendaison, il s’approcha de son ami Spechniov et lui souffla à l’oreille en français ces mots d’une grande intimité : dans quelques instants « nous serons avec le Christ ». À 33 ans, à peine sorti du bagne, Dostoïevski fit un choix définitif en faveur du Christ. Au bagne « je me suis compris… J’ai compris le Christ… J’ai compris l’homme russe… Ne me dites pas que je ne connais pas le peuple… Je le connais, c’est de lui que j’ai reçu de nouveau dans mon âme le Christ, que j’avais connu dans la maison paternelle lorsque j’étais enfant, mais que j’avais perdu, lorsque je me suis transformé en “libérale occidental.” » À une époque d’incroyance et de doute, Dostoïevski allait à contre-courant. Choisir le Christ était quelque chose de très audacieux, mais plus audacieux encore était de choisir un Christ profondément humain. Dostoïevski est fasciné par l’humanité du Christ, par sa nature humaine parfaite. « J’ai composé mon Credo, dans lequel tout est claire et saint. Il est très simple, le voici : croire qu’il n’y a rien de plus beau, de plus profond, de plus sympathique, de plus raisonnable, de plus fort et parfait que le Christ… Mieux encore, si quelqu’un me démontrait que le Christ est en dehors de la vérité, et qu’effectivement la vérité était en dehors du Christ, j’aimerais mieux rester avec le Christ plutôt qu’avec la vérité. » Dostoïevski n’a nul besoin d’une divinité qui ne s’est point fait homme, d’une vérité qui ne s’est point fait chaire. Pour lui le Christ est l’homme idéal et parfait, et pas seulement un Dieu et Sauveur. À une époque où il était habituel d’insister sur la toute puissance et la sévérité de Dieu, cette attitude était extrêmement nouvelle et audacieuse. Sa vision de la « personnalité rayonnante du Christ » Dostoïevski la doit au bagne où il lisait l’évangile, le seul livre jadis autorisé en prison. Dostoïevski croit en l’homme, parce qu’il croit au Dieu fait homme. Dans sa chute tragique l’homme découvre le visage du Christ, rayonnant, miséricordieux, profondément humain. Il découvre sa dignité et sa filiation divine, il se purifie et se sauve à travers la souffrance et la pénitence. Pour Dostoïevski l’homme est le centre. « Ce qui intéresse Dostoïevski », écrit Berdiaev, « se sont les gens, et seulement les gens, avec leur sentiments et leurs pensées. Les villes et leur atmosphère, les auberges sales et répugnantes ne sont que des signes, des symboles du monde intérieur et spirituel de l’homme, le reflet de son destin intérieur. Dans les romans de Dostoïevski tout converge vers un personnage clé et ce personnage clé converge vers tout et vers tous. Ce personnage est un énigme et tous doivent découvrir son secret ». Dostoïevski est un chrétien : toutes ses œuvres sont imbibées de christianisme. Ses thèmes sont le Dieu-Homme et l’homme-dieu, l’homme et le diable, la piété et la révolte contre Dieu, la beauté et le nihilisme, la foi et la raison, la liberté et le mal, la souffrance et la rébellion, le péché et le repentir, la mort et la résurrection. Voilà des thèmes profondément chrétiens et en même temps profondément universels. Dostoïevski est un anthropologue. Il nous fait sortir du cercle fermé du psychologisme pour diriger notre conscience vers les questions éternelles. Dostoïevski sait que la dignité de l’homme se manifeste dans sa plénitude non pas dans le champ psychologique, mais dans l’espace spirituel et religieux. Dostoïevski est un géant. Son influence est énorme encore de nos jours. Il est d’une actualité surprenante : il dépeint les catastrophes anthropologiques qui menacent le monde.